A Bordeaux, un « escape game » pour repérer les signes de dépression chez les étudiants

Dans cet « escape game », on reconstitue la vie d’un étudiant pour trouver d’éventuels signes d’une dépression. UNIVERSITE DE BORDEAUX
Dans cet « escape game », on reconstitue la vie d’un étudiant pour trouver d’éventuels signes d’une dépression. UNIVERSITE DE BORDEAUX

A l’université de Bordeaux, un projet de recherche veut aider les étudiants à repérer les symptômes de la dépression. Une maladie qui les touche plus que la moyenne.

Alex, Julie et Loïc passent au peigne fin la chambre de Thomas. A première vue, une chambre d’étudiant classique, avec ses livres de cours posés sur le bureau, le skate qui traîne dans un coin, le carton de pizza abandonné par terre. Si le trio ouvre sans vergogne tiroirs et placards, c’est qu’il a été informé que Thomas souffre de dépression. Des indices en témoignent, qu’ils rassemblent aussi vite que possible.

« On n’a plus beaucoup de temps ! », s’alarme Julie. Peur de se faire prendre en flagrant délit par Thomas ? Pas vraiment, puisque le Thomas en question n’existe pas. Les trois étudiants participent en réalité à un escape game (« jeu d’évasion ») mis en place à l’espace santé étudiants de l’université de Bordeaux. Il a été élaboré, dans le cadre de sa thèse, par David Labrosse, médecin spécialisé en santé publique. Les étudiants ont une heure pour retrouver cinq cartes correspondant à autant de symptômes de la dépression – « hypersomnie ou insomnie » ; « perte ou prise de poids de plus de 5 % », « sentiment de dévalorisation », « idées de mort », « perte de plaisir depuis plus de quinze jours »… En un an et demi, cet escape game a conquis près de 400 participants.

Signes de détresse psychologique

Le jeu est tout sauf un gadget. Selon l’étude « Repères sur la santé des étudiants », publiée par l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE) en 2018 et menée auprès de quelque 19 000 étudiants en France, ils étaient « près de 20 % à présenter les signes d’une détresse psychologique dans les quatre semaines qui précèdent l’enquête ». Plus inquiétant encore, « 15 % des étudiants présentent les différents critères cliniques d’un véritable épisode dépressif (…), les épisodes dépressifs caractérisés d’intensité plus sévère sont présents chez 5 % des étudiants, contre respectivement environ 8 % et 3 % en population générale », toujours selon cette enquête.
Si on s’interroge sur les raisons d’un tel pic au moment des études, il suffit de se replonger dans ce moment charnière de l’existence. « Il s’agit de jeunes adultes en train de construire leur trajectoire de vie », rappelle Yannick Morvan, enseignant-chercheur en psychologie à l’université Paris-Nanterre, coauteur de l’étude et membre du conseil scientifique de l’OVE. Avec tous les bouleversements que cela suppose : le cocon du lycée fait place à l’anonymat des amphis ou à la pression de la prépa.

Bachelière titulaire d’une mention « très bien » au bac, devenue élève en maths sup, Sarah (le prénom a été modifié) se souvient de sa « descente aux enfers ». Ce professeur qui note systématiquement, lors de la remise d’un devoir, le nom des trois moins bons élèves au tableau… dont elle fait souvent partie. Cet examinateur qui, alors qu’elle peine durant une colle, lui demande de quel lycée elle vient. Et qui, à la suite de sa réponse, lui rétorque sèchement : « Ah, je comprends mieux ! » De quoi durablement amoindrir la confiance en soi.

15-25 ans, « un moment à risque »

Pour certains, les études sont aussi le moment du départ du domicile familial, avec toute une vie sociale à reconstruire. Sans compter la question financière pour ceux qui doivent assumer les frais liés à leurs études. « Les étudiants doivent faire face à un environnement non plus stable, mais changeant, analyse Yannick Morvan. Pour s’adapter, ils doivent déployer tout un panel de ressources : cognitives, stratégiques, mais aussi économiques. »

« Je trouvais des excuses pour ne pas aller en cours. J’avais perdu 15 kg en un an et demi. Quand on me demandait comment je me sentais, je répondais : “Ça va.” » Alex, étudiant

Le chercheur met en évidence un autre facteur : « La période de 15-25 ans est un moment à risque, qu’on soit étudiant ou non. C’est en effet à ce moment qu’apparaissent les premiers épisodes de troubles psychiatriques majeurs. » Malheureusement, déplore-t-il, « on a du mal à intervenir tôt. On attend que le comportement sévère se déclenche. Or, plus on les traite tard, plus on creuse le terrain pour que ces troubles se majorent ensuite ».

Pour Alex, participant à l’escape game, le diagnostic de dépression n’a été posé qu’un an et demi après le début de ses difficultés : « Je mangeais de moins en moins, je trouvais des excuses pour ne pas aller en cours. Physiquement et mentalement, cela devenait insupportable. J’avais perdu 15 kg en un an et demi. J’allais voir des médecins pour des problèmes nutritionnels. Quand on me demandait comment je me sentais, je répondais : “Ça va”. » Bien souvent, dans ces situations, l’étudiant n’est pas capable de prendre la mesure de ce qui lui arrive.

« Incompréhension des troubles »

Psychiatre au service hospitalo-universitaire de l’hôpital Sainte-Anne à Paris, le docteur Boris Chaumette regrette ce manque d’information sur la santé mentale, qui rend difficile le repérage des symptômes. « Les étudiants ont tendance à banaliser eux-mêmes leur état », remarque-t-il. Même s’ils sont à proximité, les parents peuvent, eux aussi, passer à côté du mal-être de leur enfant. « Il y a une incompréhension des troubles, souligne Boris Chaumette. Certains parents estiment que, pour sortir de la dépression, il suffit de se secouer un peu. Certains me disent : “Nous aussi, on a galéré pendant nos études, on n’en faisait pas toute une histoire…” A nous de leur expliquer ce qu’est la dépression. »

« Certains parents estiment que, pour sortir de la dépression, il suffit de se secouer un peu » Yannick Morvan, enseignant-chercheur en psychologie à l’université Paris-Nanterre

Durant cette période de vide où elle « passait [son] temps à dormir », avec « l’envie de rien », Sarah a eu le sentiment que sa mère la voyait « comme un légume ». Et si celle d’Agathe (le prénom a été modifié) s’est montrée plus compatissante, elle a déconseillé à sa fille, élève dans une grande école de province, d’alerter l’administration sur son état : « Elle avait peur que cela me handicape. Comme elle m’avait mis ça dans la tête, je n’ai rien raconté. J’avais peur du regard des autres. » De fait, « la dépression, regrette Yannick Morvan, est encore très stigmatisée ».

Et les établissements ne sont pas toujours à la hauteur des enjeux. Ainsi, la grande école d’Agathe avait, malgré l’arrêt maladie de trois semaines dûment envoyé par la jeune fille, oublié de prévenir les enseignants. « Un prof s’est agacé que je ne réponde pas à ses mails », illustre-t-elle. Fondant en larmes dans le bureau du proviseur de sa classe préparatoire, Sarah s’est vue simplement répondre : « Il ne faut pas vous mettre dans cet état, enfin ! »
Heureusement, certains établissements réagissent. Au Wellness Center de l’EM Lyon, une psychologue a été embauchée et reçoit les étudiants de 8 h 30 à 18 heures, quatre jours par semaine. L’espace santé de l’université de Bordeaux propose des ateliers de gestion du stress, des consultations avec des psychologues ou des psychiatres. L’accent est aussi mis sur la prévention. L’escape game du docteur Labrosse permet justement de familiariser les étudiants à la question de la dépression. Preuve que la forme ludique fonctionne : un mois après leur participation, les joueurs sont capables de citer au moins trois des cinq signes annonciateurs de la pathologie.

Si certains jeunes se sont reconnus dans l’histoire de Thomas, le jeu permet surtout, selon le médecin, de former des « ambassadeurs », plus vigilants envers leurs camarades qui pourraient développer certains symptômes. « Le discours étant simple, ils peuvent se l’approprier et le restituer sous forme de message bienveillant avec leurs propres mots », résume le médecin. Et orienter leurs camarades vers l’espace santé. Car s’il est traité rapidement, le mal-être peut déboucher sur du mieux. Alex a délaissé sa prépa pour suivre des études de théâtre. « Le bilan est positif, assure-t-il. Avec cet épisode douloureux, je me suis libéré des entraves liées aux volontés des autres. Cela m’a permis de m’affirmer et, aujourd’hui, je vis ma passion. »

Joséphine Lebard (envoyée spéciale du Monde à Bordeaux)

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